Le blog de ecritsinterdits.erog.fr
Il faut bien que jeunesse se passe. Cet adage, l’un des rares que je saisissais, j’en avais fait ma profession de foi. En mal d’imagination, je me réfugiais derrière lui à tout va, au moment de justifier mes écarts, tant lexicaux que comportementaux. Plus qu’un récurrent prétexte, il était carrément devenu mon leitmotiv, mon compagnon de déroute, au fil de mes diverses tribulations sur le campus universitaire.
Les occasions de s’éclater ne manquaient pas, au sens propre comme au figuré, pour les nombreux étudiants qui louaient une chambre.
Régulièrement, des soirées dansantes voyaient le jour, où chaque célibataire avait le secret espoir de lever une sirène émoustillée, histoire de voir jusqu’où il pouvait aller.
Naturellement, dès que les beaux gosses sapés très smart décidaient d’envahir la piste, la grande illusion devenait réalité. Il ne restait aux autres que les miettes… Deux alternatives : les ramasser à la sauvette ou filer la queue basse, frustré.
D’un naturel défaitiste, particulièrement au contact des demoiselles, dont l’esprit machiavélique me désarçonnait, je m’écartai progressivement du microcosme universitaire, trop conventionnel, focalisant mon attention sur les étudiantes qui arpentaient le quartier de la gare, les nuits, au lieu de réviser leurs cours, sagement. Elles, au moins, ne manquaient guère d’esprit d’initiative.
Une rue, plus particulièrement, me fascinait. Un sex-shop hors de prix jouxtait un cinéma porno bon marché à la réputation sulfureuse, dans lequel je n’avais encore jamais osé m’aventurer. Quelques bières m’aidèrent à remédier à cette carence, à défaut d’apercevoir une hôtesse de caisse susceptible de m’attirer, à l’entrée.
- Bonsoir, monsieur. Il y a un truc que je voudrais savoir, mais je ne suis pas sûr que vous puissiez bien me renseigner.
- Dites toujours, on ne sait jamais.
- J’aimerais qu’on me dise pourquoi il y a toujours des hommes et très peu de femmes, dans les magasins qui touchent au sexe. Ca m’étonnera toujours…
Il esquissa un franc sourire.
- Les femmes sont plus discrètes. A moins qu’elles soient moins portées sur ces choses-là que les hommes. A vrai dire, c’est pas vraiment le genre de questions que je me pose…
- Vous avez tort. Moi, je suis pour l’émancipation totale du sexe faible !
- C’est pas l’impression que vous donnez, pourtant…
- Pourquoi ça ?!
- Quand on dit sexe faible en parlant d’une femme, on est vite catalogué !
- Bah, de toute façon, les nanas aiment bien être le sexe faible quand ça les arrange, c’est bien connu ! lâchai-je, effrontément.
- Si vous le dites…
Visiblement, mon vis-à-vis ne possédait pas l’esprit de contradiction, ce qui n’était pas pour me déplaire. Il reprit :
- Vous voulez une place ?
- Je ne sais pas, en fait. Je me tâte. La prochaine séance, c’est à quelle heure ?
- Il n’y a pas de séance précise. C’est cinquante francs la place, pour un temps illimité.
- Comment ça ?
- Ceux qui payent peuvent voir deux fois le même film ou plus, s’ils veulent, jusqu’à la fermeture.
- Ah, oui ?! C’est bien, ce système !
- Aujourd’hui, on passe deux films pour le même tarif.
- Ils sont biens, au moins ?
- C’est du porno, vous savez…
- Ouais, je sais bien, mais il y a quelles actrices ?
- Franchement, je ne les connais pas. Les films sont assez récents. Ils sont français. Les noms sont marqués sur les affiches, juste derrière vous.
- Dommage que ce soit récent… Vous savez, moi, je suis cinéphile. Rien de tel qu’un bon vieux Brigitte Lahaie !
- Chacun son truc, répondit-il, d’un air détaché.
Je tournai les talons et m’attardai sur les affiches.
- Véronique Lefay, Magella. Je ne connais pas. Je crois qu’il manque des actrices.
- Si vous voulez vraiment savoir tous les noms, je peux les retrouver, ce n’est pas un problème.
- Non merci, ça ira… Je ne pense pas que je vais découvrir les futures stars du X, ce soir, mais c’est pas grave, mettez-moi une place !
Je sortis un billet qui traînait au fond de ma poche.
- Merci. Voilà votre ticket. Encore un truc. Si vous ne voulez pas être dérangé, mettez-vous au premier rang.
- Dérangé ? Mais je demande que ça, moi !
- Ah, d’accord… Bonne soirée, alors !
- Merci, à vous aussi.
La réputation de cet endroit ne devait rien au hasard. Sitôt la porte franchie, on respirait une odeur malsaine, curieux mélange de foutre et de moisi.
Comme l’hygiène laissait à désirer, seuls quelques individus, sans doute des piliers, se vautraient dans des fauteuils lugubres.
Bien que l’on entendait que leurs gémissements, les seules femmes présentes étaient virtuelles.
Soudain, le son caractéristique d’une boucle de ceinturon retentit. Forcé de composer seul, faute de mieux, un mâle en rut, impatient, les yeux rivés sur l’écran, se mit à cravacher.
Une fois installé, j’observai scrupuleusement le ballet discontinu des portes battantes conduisant aux sanitaires, au lieu de me concentrer sur le film, un hard crade qui manquait singulièrement d’intérêt.
Un mastodonte noir infiltré subrepticement près de mon fauteuil se caressa le sexe, comme pour me braver. Nul besoin de redécouvrir ce que je savais déjà à son sujet…
Profitant du générique final, je changeai de siège, vexé.
Le long métrage suivant démarra aussitôt, sur les chapeaux de roues. Les bandes annonces et le traditionnel entracte, communs à la plupart des cinémas que je fréquentais, n’avaient pas lieu d’être, ici. Mais pas la moindre garce dans les parages, sauf à l’écran. Des queues, rien que des queues, encore et toujours…
Au milieu d’une scène particulièrement salace, une main velue me tapota l’épaule.
Je penchai la tête vers mon interlocuteur, une sorte d’Yves Montand des mauvais jours, dont le faciès me rappelait vaguement quelqu’un de moins connu.
- Salut.
- Bonsoir.
- C’est la première fois que tu viens ici, je ne t’ai encore jamais vu ? demanda t-il
- Qu’est-ce que ça peut faire ?!
- Simple renseignement. Tu veux que je te branle ?
- Pardon ??
- Tu veux que je te branle ?
- Non merci, je peux le faire moi-même ! Je ne suis pas encore manchot, jusqu’à preuve du contraire !
Sans demander notre reste, nous prîmes nos jambes à notre cou. Lui se rua aux toilettes, moi dans la direction opposée, menant à la sortie.
Nous nous croisâmes le lendemain, accidentellement, dans un recoin de la bibliothèque universitaire, où il exerçait d’autres talents, plus chastes, pour lesquels il était rémunéré.
Des mois durant, je n’ai plus souhaité fréquenter le moindre espace culturel, perpétuellement en conflit avec l’étymologie de cet adjectif.
J’ai depuis, je crois, corrigé quelque peu le tir : j’ai quitté le campus…