Le blog de ecritsinterdits.erog.fr
Les résultats venaient à peine d’être proclamés. Un seul déchet sur les dix engagés, soit un taux de réussite de quatre-vingt dix pour cent ! Le formateur pouvait pavoiser et les stagiaires se décontracter, enfin.
- On a sacrifié un an de notre vie dans ce trou à rats ! Ce soir, c’est la fête !! Fini les plans, les calculs, Auto Cad, les épures… Place aux fûts de bière, maintenant ! Putain, c’est quand même plus agréable, non ?! Je passe au supermarché et j’achète tout, après. Je ne foutrai plus jamais les pieds à la cantine, c’est sûr !
- Vas-y mollo, Gianni, quand même, ce soir…
- Rien à foutre ! Je vais m’éclater la tronche ! Ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu... Un fût d’un litre pour chacun. Tout le monde aura sa part. Toi aussi, Serge. T’étais chiant sur la fin, mais je crois que sans ça, on l’aurait peut-être pas eu, ce diplôme ! Merci de nous avoir poussés.
- Vous comptez fêter ça où, après ?
- A Sarrebruck, comme d’hab.
- A la Kulturfabrick ?
- Non, on n’est pas cinglés, nous ! On ne va pas se re pointer chez ces salauds-là ! Les boîtes, chez les boches, il y a pas pire ! Ce soir, c’est la der : Eros Center ! Après une épreuve de traçage, pour un dessinateur en colère, rien de tel qu’un bon taille-crayon ! Et ça ne court pas les rues, croyez-moi !!
- Encore… T’en as pas marre des putes, Gianni ?!
- Oh, que non ! Les putes, il y a que ça de vrai ! C’est pas toi qui disais, Serge, qu’il valait mieux se payer une bonne salope que de se trimbaler toute sa vie avec une chieuse ?!
- Je déconnais… Il ne fallait pas me prendre au sérieux ! Mais bon, les gars, vous êtes tous majeurs et vaccinés, faites ce que vous voulez. Je vous laisse entre vous, maintenant. A demain. N’oubliez pas que la remise des diplômes a lieu à neuf heures, et pas neuf heures et demi !
- Ne t’en fais pas pour nous, Serge, on sera à l’heure, va ! Passe quand même prendre ton fût avant qu’on parte en Allemagne.
- Non merci, ça ira. Je ne suis pas là, ce soir. C’est sympa d’avoir pensé à moi, Gianni. Salut les mecs. A demain. Et encore bravo !
Sarrebruck. Minuit. Un quart d’heure que Gianni et ses deux compères tournaient en rond, incapables de se remémorer le chemin censé les conduire au nirvana.
- Mais c’est pas vrai, Marco ! Ca fait trois fois que tu m’indiques une mauvaise route… Je vous avais dit de prendre le Fahrid avec ! Lui, il connaît le coin par cœur ! Mais non… Pas la peine de l’emmener avec, on se débrouillera à trois… Mais pourquoi il faut toujours que je vous écoute ?!
- C’est quand même à cause de lui qu’on s’est fait jeter de boîte, l’autre fois…
- Peut-être bien, mais ça fait trois fois qu’on vient ici sans lui et trois fois qu’on galère ! On est vraiment nul !
- Prends à droite après la station service, Gianni. Je crois qu’on est tout près, là.
- T’es sûr de toi, Tayeb ? Parce que je peux pas faire de demi tour, ici !
- Ouais, vas-y, tourne. Coupe ta vioule, aussi, on se comprendra mieux ! Non seulement on est plein comme des vaches, et en plus, ton Iggy Pop, il nous casse les oreilles, avec sa musique de dingues !
- Non, non, pas touche au poste ! Iggy, avant de tirer un coup, rien de tel pour se mettre en jambes ! Les mecs, je crois qu’on y est presque. Je reconnais le coin, pas vous ?
- Ouais, il me semble. Deuxième à gauche et c’est bon. Vous avez tous des marks ?
- Ouais, c’est bon. Voilà : Eros Center au fond ! C’est pas trop tôt…
- C’est peut-être le seul truc qui me manquera, ici : les femmes. Mais avec elles, c’est toujours le même ci-né-ma ! Le fric, le fric, toujours le fric… Vous savez quoi, les gars : j’ai essayé de me taper la nana que le tunisien il a tiré. J’étais dans sa voiture, avant-hier. Au moment où je lui mets la main sur la cuisse, devinez ce qu’elle me dit ?!
- Vas-y, crache !
- Non, elle n’a pas dit ça… Elle m’a dit : « Toi t’es un coureur. Ca se voit. Je ne préfère rien faire avec toi, je me méfie. » Vous vous rendez compte, les gars : le tunisien il lui passe dessus à l’hôtel et pas moi !!
- C’est normal, Marco, t’as presque tiré toutes les stagiaires ! Les réputations, ça va vite…
- Bah ! je m’en fous… Esta serra, attaquare !
- Tout le monde sait que t’es un tombeur, Marco, ici ! Hein, Tayeb ?
- Mais oui, Marco, t’es un beau gosse...
- Bon, on y est. Fermez bien vos portes, les gars. C’est bon ?
- C’est bon !
Deux minutes après, leurs pensées ne se focalisaient plus que sur les galbes exquis qu’ils reluquaient, émergeant des fenêtres où les tapineuses attendaient.
Il leur suffisait de sélectionner celles qui convenaient à leur goût et le tour était joué. Le choix s’avérait cornélien, toutefois. Toutes rivalisaient de sensualité, pour diverses raisons.
La chute de reins d’une métisse pouvait désarçonner autant que les lèvres pulpeuses d’une nordique ou la poitrine démesurée d’une ibérique.
La promiscuité du corridor ne permettait pas aux visiteurs de se dérober, dès lors qu’ils avaient effectué leurs premiers pas. Ainsi, tous devenaient autant de proies potentiellement vulnérables.
- Quand je pense qu’en France, il y a des cons qui ont interdit les maisons closes… Regardez-moi ça, les mecs ! Le paradis, c’est ici…
- Deux fois qu’on a fait le tour, les gars, stop ! Maintenant, j’y vais ! Si vous, ça vous chante de mater sans rien faire, c’est votre problème, pas le mien !
D’un pas décidé, le vaillant Tayeb se dirigea vers une métisse enrobée, dont la poitrine plantureuse déformait le soutien-gorge.
- Laisse-moi toucher tes gros nichons, toi ! lui lança t-il, d’une voix décidée.
La catin recula aussitôt et demanda :
- Français ?
- Non, algérien. Mais je parle français, ne t’en fais pas.
- Toi payer d’abord, après toucher !
- Combien ?
- Fuck, cent marks. Just fuck.
- D’accord.
Sans même se renseigner davantage, il s’introduisit dans la pièce. Sa partenaire ferma le rideau immédiatement.
- Il perd pas de temps, l’Tayeb… Moi, je voudrais bien m’envoyer une bonne chinoise. Je ne sais pas trop laquelle choisir, encore.
Un chauve grassouillet, flanqué d’un imperméable gris, passa sous leurs yeux, un sourire béat au coin des lèvres. Un store se rouvrit brutalement.
- Celle-là ! C’est celle-là que je veux, Marco ! Regarde-moi ce visage : une poupée ! En plus, t’as vu les miches qu’elle se paye ?!!
- Et la bouche, Gianni… Elle est faite pour son métier, celle-là, je te le dis !
Indifférente, la belle alluma une cigarette, sans même poser le moindre regard sur eux. N’y tenant plus, les deux compères vinrent à elles.
- Wieviel, pfeif ?
- Tu parles allemand, maintenant, Gianni ?! se moqua Marco
- Tais-toi, s’il te plaît… Je connais juste le vocabulaire de base, en allemand. Laisse-moi dealer peinard.
- Comme tu veux.
Ne comprenant visiblement pas grand chose à ce que son interlocuteur baragouinait, la rabatteuse restait de marbre. Gianni, en bon italien qu’il était, renouvela sa demande, gestes à l’appui, accentuant sur les syllabes, de son allemand plus qu’approximatif.
- Hundert mark.
- Quoi ?
- Hundert mark !
- Elle a dit quoi, Marco ? Je ne capte rien, elle parle trop doucement !
- Tu voulais que je te laisse t’arranger avec elle, je te laisse…
- Arrête tes conneries, merde ! Elle a répondu quoi ?
- Cent marks.
- Cent marks !! Elle est tarée ! Dis-lui qu’à ce prix là, je préfère me branler !
- Je ne vais pas traduire ça, quand même…
Furibond, Gianni prit les devants. Il mima un mouvement, qui provoqua un haussement d’épaules chez sa vis-à-vis et l’hilarité générale dans le corridor.
Embarrassé, il tempéra alors son ardeur, expirant avec énergie, les yeux rivés sur le tatouage que la prostituée possédait sur son sein droit, représentant une fleur de lys.
- Combien t’as sur toi, Marco ?
- Cent cinquante marks. Pourquoi ?
- J’en ai cent cinquante seulement aussi. Il faudrait que tu me prêtes un peu de fric. J’ai trop envie de la baiser, cette salope ! Demande combien elle prend pour la totale ?
- La totale ! Et moi, je fais quoi, là dedans ?
- Marco, s’il te plaît, rends-moi ce service. Je te revaudrai ça, promis !
- Bon, d’accord… souffla t-il, blasé
La garce exigeait pas moins de deux-cent cinquante marks pour se laisser sodomiser. De toutes, elle était la plus onéreuse, assurément.
Après moult discussions, elle lui en concéda cinquante, sous certaines conditions, permettant à son client de conclure sa journée plaisamment.
Lors de la remise des récompenses, le matin, ne manquait à l’appel qu’Tayeb, le seul qui avait échoué à l’examen.
Dix jours plus tard, lui seul n’avait pas survécu à la terrible explosion qui survint, dans l’usine où il besognait en compagnie de ses acolytes, et qui lacéra le faciès du beau Marco devant un Gianni impuissant, mais miraculeusement indemne.
Une mission intérimaire tout ce qu’il y avait de pépère, histoire de renflouer les caisses avant de trouver mieux, après, dans un bureau d’études, qu’il avait lancé à ses deux camarades, pour les convaincre de se joindre à lui, au lieu de partir quelques jours en vacances au soleil…
Depuis le drame, Gianni s’était mis en tête de s’acquitter doublement de son engagement envers son infortuné condisciple, cruellement rescapé.
Cette dette, il la considérait comme légitime, eu égard aux événements passés, et ce stage aux conséquences atroces.
Pas une minute ne s’écoulait sans qu’il ne songeât à son camarade, qui payait le lourd tribut de la mansuétude divine, à chaque coup d’œil effaré que les passants jetaient sur lui, lui dont les traits du visage, si harmonieux, lui avaient valu tant d’agréments. Marco ne se voilait plus la face, d’ailleurs. Ses dernières illusions, il les avait définitivement enterrées.
Un sentiment de perpétuelle frustration avait rythmé sa vie sentimentale vingt-cinq années durant, malgré toutes ces aventures.
Le pire était à venir, et débutait maintenant, à Paris, dans une rue minable, sous-jacente à Saint-Denis, où il serait condamné à payer systématiquement pour obtenir l’indulgence d’une racoleuse un court instant, alors que plus d’une se serait battue pour obtenir ses faveurs, quelques semaines seulement auparavant.
Lui, Marco, descendant direct de Casanova, grand séducteur devant l’éternel, en était réduit à compter ses billets, mécaniquement, pour tenter de se soulager…
Il avait vu Scarface, ce film pathétique. Pacino en Scarface, quel camouflet… Marco à sa place, même combat.
L’euthanasie, il y avait songé, à plusieurs reprises, mais Gianni, le fidèle Gianni, prince des virées nocturnes, se trouvait à ses côtés, comme toujours, pour l’aider à surmonter ce terrible coup du sort.
- Comme au bon vieux temps… Fais ton choix Marco, c’est moi qui rince ! Je t’en dois une, je n’ai pas oublié. Je respecte toujours ma parole.
- Qu’est-ce qu’on fout ici, Gianni ? Les putes, à trois heures du mat, il faut les chercher à Pigalle ou au bois de Boulogne, pas ici !
- C’est trop cher, à Pigalle. Pour tirer bon marché, il ne reste que les taudis ! Les bonnes, tu taxes ! Je sais de quoi je parle, je l’ai déjà fait. Au bois de Boulogne, on ne trouve que des brésiliennes, alors il faut le vouloir ! En cherchant bien, ici, tu trouveras ton bonheur. Sois juste patient.
Gianni, paré de son éternelle chemise en soie Armani, avançait gaillardement, ses santiags retentissant au rythme effréné de sa démarche, laquelle entraînait dans son sillage son protégé qui, tête basse, s’abritait derrière elle, comme par inquiétude.
Une dévoyée grassouillette sur le retour, probablement attirée par l’assurance qu’il dégageait, l’aborda.
- Salut, chérie… Pour deux cents, je te fais la pipe de ta vie. Ça te tente ?
- Deux cents quoi ? Centimes ??
- Pfff… Tu trouves ça drôle, toi ?! Pas moi !
- Moi, ça ne me dit rien, mais mon pote, derrière, je crois qu’il ne dirait pas non, si tu lui faisais crédit. Le gros bétail, ça coûte cher ! Pas vrai, Marco ?
Avant même qu’il ne réponde, l’entraîneuse détourna le regard du sien, horrifiée, et prit la poudre d’escampette.
Le reste de dignité de Marco éclata en morceaux. Les guenons que l’on achetait avec quelques biffetons répugnaient autant à lui faire face que les autres…
Gianni s’évertua à sauver les apparences :
- Il ne faut jamais qu’on oublie qu’on est italiens, toi et moi ! Pense toujours qu’à chaque boudin que tu te tapes, c’est l’honneur de ton peuple que tu souilles ! Marco, des gars comme nous, ça aspire à mieux qu’un tonneau déniché dans une ruelle minable ! Il te faut une salope avec une certaine classe. T’as un standing à défendre.
- Qu’est-ce que je ferais sans toi, Gianni… T’es vraiment chouette avec moi ! s’exclama t-il, en lui tombant dans les bras.
- Allez, pas de boniments, mon pote… Si on fait autant confiance à ses amis qu’aux greluches, autant arrêter là. En plus, on est italiens, toi et moi, d’accord ? Italiens ! Pas français ou américains, i-ta-liens ! L’entraide, pour nous, c’est sacré !
- Gianni, regarde celle-là ! Ca, c’est mon style ! Bien vulgaire…
- T’aimes bien les grandes bottes, toi ?! Je ne savais pas.
- J’ai toujours eu quatre critères de base : le cul, les cuisses, les lèvres et les nichons. Avec elle, je suis servi. La trouver là, toute seule, dans cette rue, je crois que c’est une aubaine…
- Ok. Attends-moi là, tranquille, je vais arranger ça.
Gianni agita la main avec véhémence, tout en s’approchant du sujet de sa convoitise.
- Hé, s’il te plaît, attends. Tu prends combien ?
- Ca dépend. Toi, je te suce pour deux cents. On y va ?
- Attends, cool… C’est mon pote là-bas qui est intéressé.
- Qui ça ?
- Lui, là-bas, pointa t-il avec son doigt en direction de Marco.
- Je ne vois pas bien, mais ce n’est pas grave. Il est timide, ton copain, ou quoi ?! Pourquoi il ne vient pas lui même ?
- Ne pose pas de questions !
- Pour sept cents, on fait ça à trois.
- Ca marche, ma belle ! Attends, je l’appelle. Marco ! Ramène ta ganache ! Je suis sûr que t’as jamais vu de ta vie une bite comme la sienne ! Tu vas prendre ton pied, je te garantis !
- Ce n’est pas la taille de l’engin qui compte. Il sait s’en servir, au moins ?
Elle ricana, puis perdit aussitôt son allant, lorsque Marco les rejoignit.
Souhaitant se dédire, mais ne sachant trop comment y parvenir, elle s’adressa à Gianni, évitant soigneusement le regard de son ami :
- Avec toi, je veux bien. Mais pas avec lui ! Oh, non, j’ai ma fierté, encore…
Furibard, Gianni rétorqua, haussant brutalement la voix :
- Répète voir ça, salope ! T’es rien d’autre qu’une pétasse, pigé ?! Alors tu prends le fric qu’on te donne et tu fermes ta gueule !!
- Mais oui, c’est ça… Je ne suis pas camée, moi, je ne fais pas ça avec n’importe qui ! Allez voir ailleurs, si j’y suis !
- Tu fais ta maligne, princesse, hein ?! C’est ce qu’on va voir… Si tu crois qu’on est né de la dernière pluie, tu peux te foutre le doigt où je pense ! Tu vas voir, comment je les traite, les princesses, moi !!
Il l’empoigna violemment.
- Bas les pattes, salaud ! se défendit-elle, tentant de se débattre.
- Salaud, moi… Tu l’auras cherché, poufiasse ! Je me suis jamais laissé insulté par personne de toute ma vie, ce n’est pas maintenant que ça va commencer !
Sans relâcher son étreinte, il mit la main dans la poche de son pantalon et sortit un canif.
- Reste en dehors de tout ça, Marco, c’est entre elle et moi ! C’est une question d’honneur !
Il porta un coup rapide au visage de sa captive, puis un second, plus puissant. Le sang gicla sur sa chemise, qu’il considéra, les yeux écarquillés.
Sa colère décupla. Il réitéra son geste deux, cinq, dix fois, sous les cris étouffés de sa victime, qui s’écroula à terre. Une mare de sang épaisse macula le trottoir.
Marco, qui avait assisté au spectacle, sans broncher, esquissait un sourire approbateur.
Toujours en colère, Gianni tourna les talons.
- Mille balles, que j’ai payé, pour avoir cette chemise ! Et voilà le résultat… Il avait bien raison, le Tayeb : la vie parisienne coûte la peau du cul !